22 avril 2008
La mer monte, roman au fil des jours (1)
Philippe raconte
Je me sens submergé soudain par
l'ampleur de la tâche qui m'attend, pourtant je sais que je dois la faire.
Construire cette digue est indispensable à la survivance de ma maison. C'était
la maison de mon grand-père avant et celle de mon arrière grand-père bien avant
encore. C'est une demeure massive en pierre, une pierre qu'on ne trouve plus
tellement par ici mais tellement plus solide que cette pierre de Caen,
perméable au vent et à la pluie, cette pierre qui ne saurait résister au
cataclysme qui va très bientôt nous tomber dessus.
Je contemple les champs devant moi qui très bientôt seront recouverts d'eau. Mes calculs sont surs, la planète se réchauffe à tel point et la mer monte si vite que dans dix-huit mois, elle devrait parvenir jusqu'ici. Les gens rient quand je leur annonce, ils ne me prennent pas au sérieux. S'ils savaient, ils croient tous que la mer montera petit à petit et grignotera quelques centimètres par siècle. Ils ne comptent pas avec le tsunami qui devrait frapper le 25 décembre 2009. J'ai tout programmé sur mon ordinateur, les données du climat depuis deux siècles, tout est répertorié, mon grand-père et mon arrière grand-père, tous les deux passionnés de météo ont tout consigné soigneusement jusqu'à leur mort et ce fut là leur principal héritage, avec cette maison bien sur.
Je les comprends un peu mes voisins au fond, difficile d'imaginer les champs de
blé et de maïs servant de forêt éphémère aux poissons, mais ils verront.
Je suis allé acheter tout le matériel hier au magasin de bricolage, j'en ai
pour une petite fortune mais ma maison sera protégée ainsi. La mer devrait
s'arrêter juste à l'endroit où j'ai prévu la digue et arriver au maximum vingt
centimètres sous le point le plus haut. Ma maison est surélevée, c'est la plus
haute du village, perchée sur un rocher qui se trouvait là pour qu'elle puisse
y être construite. Ca n'a pas du être facile mais mon arrière grand-père Philibert
ne lâchait jamais un projet qu'il avait imaginé. Cette maison il l'a construit
pour sa descendance, il fallait qu'elle dure et résiste aux catastrophes
naturelles qui ne manqueraient pas de s'abattre sur nous.
Mais comment ton arrière grand-père pouvait-il prévoir le réchauffement climatique, ne manquent pas de me questionner ceux à qui je raconte tout ça. A vrai dire je n'en sais rien, Philibert sentait que le monde allait perdre la tête avec ce foutu progrès qui n'arrêtait jamais, et puis Mafalda, son épouse et donc mon arrière grand-mère était un peu voyante sur les bords: elle avait aussi bien prévu les congés payés avec tous ces gens qui viendraient lézarder sur les plages que les gaz à effet de serre. Ce couple avait du génie: ils n'avaient eu qu'un enfant, Philémon, mon grand-père, un génie lui aussi qui avait hérité des talents ésotériques de Mafalda et de la science de Philibert. Philémon était un enfant calme et silencieux qui observait en silence le monde qui l'entourait. Rien ne lui échappait, son oeil était infaillible, il possédait une grande sagesse aussi enfin sauf en ce qui concerne les choses de l'amour où là il avait tendance à toujours faire le mauvais choix et visiblement il fit le pire qu'il eut pu faire en rencontrant ma grand-mère, Marie-France. Enfin, il ne l'avait pas vraiment choisi, elle s'était arrangé pour tomber dans ses bras et enceinte par la même occasion. Je n'ai jamais connu Marie-France, elle a fui, sitôt celle qui devait devenir ma mère arrivée dans ce monde, laissant cette enfant à Philémon qui l'éleva du mieux qu'il put ce qui était déjà beaucoup, renonçant à l'amour, enfin non pas à l'amour, à une vie de famille. Philémon était tombé très amoureux de Aure qui était la malheureuse épouse du banquier opiomane du village. Cet homme bête, inculte et cupide la maltraitait et Aure avait trouvé du réconfort et de la tendresse dans un premier temps auprès de Philémon qui de son côté ne savait quoi faire de Marie-France. Leur liaison avait commencé avant que Marie-France ne s'échappe avec un Ss allemand et avait duré jusqu'à leur mort ensemble, assassinés après quarante d'une liaison sans orage, à l'amour sincère et un peu désespéré. Le banquier opiomane s'était rendu compte avec stupeur qu'il était cocu seulement au bout de toutes ces années, un jour où l'opium vint à manquer et fou de rage il coula le petit rafiot où ils avaient pris l'habitude de s'aimer au large et au grand air. Les deux amants étaient morts enfin unis pour l'éternité. Heureusement ma mère et Aure apportèrent beaucoup de bonheur à Philémon qui sur leur en redonner à son tour. Isée était une fillette enjouée, vive et curieuse ne manifestant en revanche aucun goût pour les sciences mais Philémon la comprenait, il aimait lui aussi l'art et la littérature et s'était découvert une passion pour la photo. Aure avait fait découvrir à Isée la poésie qu'elle chérissait plus que tout. Aure dans sa jeunesse avait eu une liaison avec Pablo Neruda, personne n'avait compris son mariage avec Robert le banquier opiomane, elle non plus d'ailleurs. Elle ne le quitta pas car elle craignait sa violence. Philémon, Aure et Isée auraient pu fuir au loin mais Philémon refusait de quitter cette maison que son père avait bâti. Aure se résigna donc à rester auprès de son banquier, ils n'eurent jamais d'enfants et Aure ne s'en inquiéta jamais, elle pressentait depuis la naissance que jamais elle n'enfanterait mais n'en ressentit aucune espèce d'amertume. C'était la vie. Tout son amour maternel elle l'offrit à Isée et fut la plus tendre des grands-mères pour moi. Philémon et Aure sont morts le 9 novembre 1989, le jour où ce fameux mur fut abattu et où des millions de personnes ont retrouvé une liberté perdue, eux aussi ont retrouvé la liberté m'étais-je dit alors. Robert Bhobine, le banquier ne cacha pas sa culpabilité et suivit la gendarmerie sans opposer la moindre résistance. Il plaida le crime passionnel et mourut en prison d'une overdose de cocaïne qu'il avait découvert en ces lieux.
La mort de Philémon et Aure m'avait anéanti, l'année de mes dix-neuf ans. J'avais vaguement calculé qu'ils avaient du sombrer dans les eaux profondes de la Manche à l'heure où je vivais ma première relation sexuelle. Ainsi va la vie aurait dit Aure, certains meurent quand d'autres se reproduisent. Je me la représentais trop bien disant cela, je la connaissais si bien. Isée aussi en conçut un chagrin immense et sa vie prit un tour différent dès lors, elle partit vivre au Venezuela parmi les indiens. A dix neuf ans je me retrouvais donc presque orphelin, ma mère ayant quitté cette vie. J'avais alors entrepris des études très sérieuses de météorologue ne voulant pas casser la tradition et le sujet me passionnant, je complétais ces études par un doctorat en écologie appliquée et finalement je suis sculpteur, je sculpte et joue avec les bois flottés que je vais ramasser après les marées sur les plages. Le succès m'a pris par surprise je dois dire mais il me permet de mener une vie agréable. A aujourd'hui trente-sept ans je vis seul dans cette maison, aucune femme n'y est vraiment restée très longtemps, toutes découragées par le temps qui n'y passe pas m'avait déclaré ma dernière petite amie en date, Emma, jeune femme charmante mais qui avait besoin d'agitation autour d'elle pour se sentir exister. Avant Emma il y avait eu Annette qui même malgré sa rigueur scientifique et son amour de l’écologie n’avait pu supporter mes élucubrations climatiques disait-elle. Elle se formalisait pour l’avenir de la planète mais ne croyait pas que la mer puisse monter si rapidement à quinze kilomètres de son lieu de vie habituel. Et puis il y avait Eglantine aussi, poétesse angoissée par le monde et qui ne comprenait pas mon acharnement à le sauver. Et puis Eléonore, elle était restée longtemps trouvant une certaine sérénité dans mon atelier pour y créer ses meubles au design sur. Eléonore c’est peut être la plus aimée de toutes mais elle était partie un jour, tout simplement comme elle était arrivée. Et il y en avait eu d’autres encore, aventures d’un soir ou de quelques jours, quelques mois pour certaines, les plus tenaces. A trente-sept ans je m’interrogeais sur mon incapacité à garder une femme près de moi, à garder leur amour et à donner le mien. Je me satisfaisais assez lâchement de cette vie, me contentant de mes projets de sauvetage, de mon jardin de légumes oubliés bio et de Petra qui m’offre lait, beurre et crème fraîche et je m’épanouissais en sculptant mes bois flottés.
27 juillet 2003 (1ère partie)
Je
regarde ses mains tourner le bouton du son de l’autoradio pour en augmenter le
volume. Je n’avais pas besoin d’entendre la nouvelle plus fort, elle cogne dans
ma tête comme la tête de Marie a du cogner contre le radiateur. Je ne réponds
pas à la réflexion narquoise sur mon héros qui n’en est plus un soudain. Il ne
veut pas de mes silences, il insiste méchant. « Un malade, ce type, un
malade comme toi. Pas étonnant que tu l’aimes tant. » Je ne réponds
toujours pas. J’ai soudain mal pour eux, mal pour cette femme dans le coma, mal
pour cet homme qui ne doit pas comprendre comment il a pu en arriver là, mal
pour leurs enfants qu’ils n’ont pas eu ensemble. Dans le rétro, j’observe notre
fils à nous deux qui dort à l’arrière de la voiture. Il semble calme. Sur
France Info, la nouvelle passe en boucle. Je hais cette radio, il le sait,
c’est toujours celle-ci qu’il met. Mais qu’allait-il faire dans ce pays que
j’imagine d’une tristesse grise et infinie ? Pourquoi l’amour l’a-t-il
conduit jusque là-bas ? Je ne les savais même pas ensemble. Moi Bertrand,
j’aime ses mots qui me heurtent et me reconnaissent, ses mots qui savent si
bien épouser ma peine. Sa vie je m’en fichais. Je me souviens de son regard
croisé six ans auparavant. J’avais fait des pieds et des mains pour le voir en
concert. C’était ma première sortie depuis que j’étais mère. Je voulais
redevenir ado mais tout se liguait contre moi, la baby sitter en retard, les
amis qui ne m’avaient pas attendu après le concert. J’avais eu si peur de la
foule dans la fosse que j’étais restée tétanisée un moment. Et lui qui n’avait
pas compris que je veuille aller à ce concert plutôt que de rester avec notre
fils, lui qui bossait sur ce concert m’avait laissé le rejoindre. C’est juste
un peu plus tard que j’ai croisé le regard du poète.
Je
ne veux plus entendre la nouvelle, je ne veux plus entendre les commentaires
qui se veulent provoquant du conducteur de cette voiture. « Drame de
l’alcool et de la drogue », disent les journalistes quand il arrête la voiture
pour se rouler un pétard. Je n’écoute pas ce qu’il me dit, je ne veux plus
l’écouter, je ne l’ai que trop écouté.
Bertrand
est là-bas dans ce pays que j’imagine froid et trop loin, nous nous sommes sur
les autoroutes du sud, il fait nuit et chaud. J’ai si froid en moi. Le fumeur
remonte dans la voiture. « Pas bavarde, lâche-t-il. T’as trop honte de
toi, de ta violence ? ». Je ne réponds pas, j’ose à peine respirer,
j’ai trop peur de déclencher sa colère et les mots plus violents qui
s’abattront sur moi comme hier.
