23 avril 2008
La mer monte (suite) part 2
J’imagine la digue une fois montée, je me dis que je ferai même venir du sable pour figurer une plage. Je n’aurais plus qu’à ouvrir ma porte fenêtre le matin pour ramasser la matière première de mon travail. Je sais que les premiers mois seront horribles, le raz de marée emportera moult détritus et détruira tout sur son passage. Les cadavres d’animaux risquent de pourrir un temps et les odeurs seront absolument pestilentielles, je ne pourrai pas m’exiler quelques temps, il y aura trop de travail ici pour protéger la maison. Après, je serai peinard, logiquement plus de voisins… L’ennui c’est cette date, un 25 décembre les gens ne penseront pas à se protéger même si l’alerte est lancée à temps, j’espère qu’ils sauront écouter. Je ne souhaite pas trouver les cadavres de mes voisins devant ma porte. J’ai l’air un peu cynique comme ça mais c’est une carapace, je suis mort de trouille quand j’imagine ce qui peut arriver. Je regarde les arbres les plus hauts autour de moi et je me les invente immergeant bêtement comme les mâts d’un bateau qui coulerait. Cette maison a été bâtie pour survivre aux lames de fond qui vont engloutir presque tout ce qu’il y autour de l’endroit où je me trouve comme cette maison un peu plus bas, celle qui côtoie mon jardin. C’est une maison d’architecte très moderne, très laide aussi, ce n’est pas que j’éprouve quoi que ce soit contre l’architecture moderne, je trouve ça beau parfois mais cet assemblage de béton est franchement hideux, pourtant je trouve même un certain charme aux constructions d’Oscar Niemeyer mais là c’est laid. Cette maison était vide depuis bientôt un an mais depuis quelques semaines j’ai remarqué de l’agitation, une femme semble habiter ici. Je ne l’ai aperçu que de très loin : elle est blonde, grande et conduit à toute vitesse un 4X4 immense et ridicule. Elle m’a doublé l’autre jour alors que j’étais à vélo revenant de la ville à côté, il pleuvait et elle m’a frôlé de si près que je suis tombé, dans une flaque d’eau. Elle ne devait pas regarder dans son rétro parce qu’elle ne s’est même pas arrêtée, au contraire accélérant comme agacée d’avoir perdu des précieuses secondes. C’est trempé et de indigné que j’étais rentré chez moi une dizaine de minutes plus tard et que j’avais reconnu le 4X4 garé près de la maison d’architecte. Depuis je ne l’avais que très peu vu.
27 juillet 2003 (2ème partie)
Il
était déjà tard quand nous sommes arrivés chez mes amis, parce que ce sont mes
amis et il le sait. Nous n’avons jamais eu le moindre ami en commun, ce sont
les siens ou les miens et eux, ce sont les miens même s’il aimerait le
contraire. Il n’a plus rien à fumer d’illégal, il a apporté du whisky mais les
amis n’aiment pas ça. C’est pas grave, il commence à la boire seul. J’ai
toujours peur quand il commence à boire comme ça. J’essaye de me faire petite
dans mon coin, de me faire oublier. J’ai peur des mots qui me frappent en
pleine gueule et qui ne manquent jamais d’arriver. Il cherche la faille,
toujours… Toujours il la trouve. L’amie pose une question sur un ami en commun
avec qui il s’est fâché, elle l’ignorait. Il commence à insulter l’absent. Je
ne peux jamais fermer ma gueule quand on tire sur les absents, surtout ceux que
j’aime et cet absent je l’aime fort. Il en profite, il hurle et me roue de
haine.
J’ai
envie d’oublier mais à la radio ils répètent la nouvelle sans cesse et dans ma
tête se rejoue sans fin le film de la veille. Il crie de plus en plus fort,
continue de boire et il crie. Je lui demande de se taire, plusieurs fois. Je
lui dis qu’il va réveiller notre fils. Il n’écoute pas, m’administre sa
rancune, me bat d’insultes. Les amis ne disent rien, ils n’osent pas. Personne
n’ose jamais d’ailleurs. Depuis des années, je cherche pourquoi personne ne le
contre jamais. Au fond je le sais, les suffisamment forts ils les éliminent de
ma vie et de la sienne, ne jamais entendre la vérité telle est sa devise.
J’entends des mots dans sa furie, toujours les mêmes : « folle,
malade, pauvre fille, folle, malade, pauvre fille, folle, malade, pauvre
fille … ». Des années qu’il me dit que je suis folle avec tant de
conviction que j’y crois. L’amie prend la parole et lui demande si je suis si
nulle que ça, pourquoi il reste avec moi depuis tant d’années. Il ne répondra
pas, l’entendra-t-il seulement ? je lui demande de se taire, encore et
encore et chaque fois les mots sont plus forts, plus violents. Je me souviens
que je me lève et que je le gifle. Deux gifles monumentales m’assurent les amis
plus tard. « Drame de l’amour et de l’alcool », répètent la radio.
Nous ce n’est même pas ça, c’est le drame de la haine et de l’alcool. Il profite
de ses deux gifles pour me jeter ma violence en pleine face. « T’es qu’une
violente, tu ne te contrôles pas. Tu pourrais faire du mal à ton enfant. »
Que puis-je répondre ? Je l’ai frappé moi, c’est la deuxième fois depuis
toutes ces années. Il n’a jamais levé la main sur moi lui, jamais et il sait le
dire. Il n’a jamais levé la main mais il a levé les mots si souvent et avec
tant de force que toutes ces années, j’ai oublié de jouer avec eux, de les
glisser sur le papier. J’ai oublié que j’avais besoin de mêler les mots, j’ai
oublié qu’ils n’étaient pas toujours maux. Je revois la scène où je porte ces
deux coups juste pour ne plus entendre les cris qui me blessent et je vois
Bertrand qui gifle Marie, qui la secoue et la pousse. Je le gifle et il tombe,
non il n’est pas tombé. Ça aurait pu m’arriver à moi et j’aurais été meurtrière
mais j’aurais cessé d’être folle, de n’être qu’une malade, une pauvre fille.
J’aurais juste été sa meurtrière. Des années qu’il me tuait à petit feu, des
années… La radio continue son monologue. « T’es comme lui, rien qu’une
violente me dit-il, une pauvre folle. ». Je ne laisse pas les mots
franchir mes lèvres.
