27 avril 2008
La mer monte (suite part 6)
Eléonore raconte
J'ai vraiment été stupéfaite de croiser Petra il y a quelques jours. Cela faisait quelques années que je ne l'avais plus croisée. Je crois qu'elle développe plus de psychoses que jamais. Je la trouvais déjà étrange à l'époque où elle était avec François mon frère. Elle avait confondu ce qui était une aventure de quelques nuits avec le début d'un grand amour. Je me souviens qu'elle harcelait François jour et nuit et tous ses proches aussi. Elle était même venue me voir à l'atelier où je faisais mon stage de design. Elle développait déjà à cette époque une obsession du propre et le bordel de l'atelier avec ses toiles d'araignées brillantes de par le soleil qui dardait ses rayons à travers les vitres et les morceaux de terre un peu partout avaient eu l'air de l'affoler.
Je suis surprise qu'elle habite ici, juste à côté de Philippe, l'homme qui doit le moins lui convenir au monde. J'ai vécu dans cette maison trois ans avec lui. Nous étions vraiment amoureux mais son pessimisme quant à la fin du monde proche et à la montée des eaux avaient fini par lasser mon amour encore impétueux. Nous nous sommes quittés bons amis mais sans rechercher à se revoir non plus. Ca fait maintenant un an que j'ai rencontré Martin. Moi avec un pêcheur, quelques unes de mes amies ont bien rigolé en apprenant la nouvelle. C'était la première fois pensaient-elle que je n'étais point avec un artiste, mais Martin est poète à sa manière et nous nous entendons bien. Je ne sais pas trop ce qu'il doit penser en ce moment, assis dans le canapé en sky blanc de Petra. Je me demande pourquoi j'ai accepté cette invitation en fait et encore plus pourquoi elle m'a invitée. Je ne crois pas qu'elle soit encore amoureuse de mon frère. Elle avait été soigné je crois d'ailleurs en hôpital psychiatrique, enfin c'est le bruit qui courait, je n'ai jamais su si c'était vrai.
La maison de Petra ressemble vraiment à un laboratoire. Une odeur entêtante de javel me chatouille désagréablement les narines depuis tout à l'heure et menace de me faire éternuer à tout instant. Y'a aussi une drôle d'odeur qui sort de la cuisine, à la première inspiration, ça pourrait sentir la viande grillée au feu de bois mais à la seconde, on se dit que c'est une odeur un peu comme les bougies aux parfums de synthèse comme « gâteau au chocolat » ou « foin coupé », ça y ressemble au début et puis ça devient assez épouvantable par la suite. Là c'est la même chose. J'essaye de ne pas top prêter garde à l'odeur. La conversation roule sur les sujets bateaux habituels quand on n'a pas vu les gens depuis une éternité et qu'on ne sait pas très bien quoi dire. On évoque le travail de Petra qui semble vraiment la passionner, elle est chercheur dans l'agro alimentaire. Je sens mon Martin se raidir, c'est qu'il ne les aime pas trop tous ces fabricants d'artifice. Petra feint une attention polie à nos métiers respectifs à Martin et à moi mais pêcheur et designer, cela ne semble pas la passionner plus que ça. Elle nous signifie soudain qu'il est temps de passer à table. La dite table ressemble à une paillasse de labo en fait, toute recouverte de faïence blanche, immaculée bien entendu. Les chaises sont en plastique blanc. Cette maison est un mystère pour la créatrice de meubles que je suis. Moi qui aime la sobriété, là je suis servie. Il n'y a pas un objet de trop dans cette maison mais cette blancheur aveugle et étouffe presque. Nous passons donc à table. Petra amène déjà toute préparée dans des assiettes individuelles ce qu'elle appelle une salade de crevettes. C'est un met vraiment étrange, un peu comme du surimi mais qui aurait l'aspect d'une crevette. Quant à l'avocat, je ne peux croire que celui-ci soit issu d'une plante. Elle dépose également le saladier avec les crevettes de Martin sur la table. Je regarde Petra et je note qu'elle ne prend presque pas de crevettes de Martin et qu'à chaque fois, elle se lève ensuite pour aller dans la cuisine. C'est à croire qu'elle recrache les crevettes dans la poubelle à chaque aller-retour et qu'elle s'y désinfecte les mains. Je crois Petra suffisamment toquée pour agir de la sorte. Moi je recracherai bien sa salade de crevettes et avocats en tout cas. La texture de ce met est indéfinissable, caoutchouteux pour les crevettes mais sans goût aucun, et pâteux et léger à la fois pour l'avocat, cette texture ne ressemble à rien de ce que j'ai déjà pu goûter dans ma vie. Je n'ose regarder Martin, connaissant trop bien son fin palais. Je bois un verre de blanc espérant faire passer cette texture pour le moins déconcertante. C’est encore pire, je me demande un instant si elle n’a pas échangé le contenu de la bouteille pour y mettre un des produits d’entretien si cher à son cœur. Ce truc n’a absolument rien à voir avec du vin, ça pourrait ressembler à tout un tas d’autres choses mais absolument pas à du vin. Petra, quand je me suis retenue de cracher ma première gorgée me précise qu’il s’agit d’un vin sans alcool. Martin ne peut s’empêcher alors de lui affirmer que du vin sans alcool n’est pas du vin. Je partage son avis néanmoins m’abstiens de tout commentaire. J’ai toujours été comme ça moi, trop polie. Je n’ose jamais avouer une chose qui pourrait faire de la peine à une autre personne. Cela me vaut pas mal d’embarras en général et je me retrouve régulièrement à effectuer des choses que je n’avais aucune intention de faire au départ, comme ce diner par exemple. Jamais de moi-même, il ne me serait venu à l’esprit d’inviter Petra à dîner ou encore moins de m’inviter chez elle.
Bref, ce repas est absolument insupportable pour tout estomac habitué à une nourriture correcte et encore moins pour un palais gourmet comme celui de Martin. Je crois tout de même que le clou du menu est la côte de bœuf. Quand Petra précise fièrement que cette côte de bœuf est en réalité une pâte reconstituée tout droit sortie d’un tube, je n’ose regarder Martin de crainte que celui-ci se lève de table dans l’impulsion pour rentrer chez lui. Il ne peut même pas prétexter être végétarien, me dis-je amusée, ce truc ne contient pas vraiment de viande. Tout ingrédient est synthétique, créé par l’imagination corrompue de Petra.
