30 avril 2008
Labeur
J’observais les fourmis laborieuses qui le matin se suivaient sur la route pour apporter leur pierre à l’édifice. Et tandis qu’elles avançaient, les sourcils froncés, déjà à leur tâche en pensée, je ne voyais que le rose du ciel qui se réveillait. J’admirais l’alignement des feux des voitures et des lampadaires. Je contemplais le vol parfait d’une nuée d’étourneaux au-dessus d’une ligne à haute tension. J’apprenais la poésie d’une zone industrielle. Cependant les journées de travail m’apparaissaient d’une longueur inhumaine et le travail d’un ennui irrévocable.
La mer monte (suite part 9)
Le travail physique me fait finalement du bien. Il peut parfois être agréable d’entreprendre un travail qui ne demande pas mure réflexion et qui permet à l’esprit de vagabonder ailleurs. Je pense à Philibert et Philémon. Je pense à Isée ma mère aussi. Je n’ai pas eu de ses nouvelles depuis longtemps. Elle a d’ailleurs peuplé mes songes cette nuit. Elle était en danger dans mon rêve. Je me souviens de ce cauchemar maintenant avec moult détails alors qu’à mon réveil je ne me souvenais d’aucun rêve. Il arrive souvent que les rêves concernant mes proches se réalisent. Ce ne sont pas des rêves très détaillés juste des ambiances, des ressentis. Je me réveille juste avec le sentiment qu’il va se passer quelque chose de bon ou de mauvais pour eux et généralement c’est le cas. Philémon me disait que je tenais ça de Mafalda ma grand-mère, que j’avais hérité de son don de divination mais que je ne savais pas l’exploiter. Je sais bien que j’ai ce don. J’ai toujours vu depuis mon enfance des choses que personne d’autres ne voyait. Petit, je ne faisais pas bien la différence entre la réalité et les visions qui arrivaient devant mes yeux et je racontais spontanément ce que je voyais. Les autres enfants me prenaient pour un fieffé menteur, leurs parents aussi. Aure et Philémon ont rapidement compris ce qui se passait et me l’ont expliqué alors, en me parlant de Mafalda cette arrière grand-mère incroyable qui voyait l’avenir comme d’autres contemplent le ciel. Les moqueries des enfants m’ayant fait de la peine, j’ai plutôt essayé d’éviter ces visions troublantes et gênantes. Je ne peux toutefois empêcher les rêves dans ma tête. J’ai donc rêvé d’Isée cette nuit et il me reste le sentiment confus qu’elle court un danger. Je vais l’appeler, pas tout de suite, c’est le coeur de la nuit au Venezuela mais tout à l’heure.
Je me remets au travail avec acharnement pour oublier plus vite cette vision. La tâche avance bien, je suis satisfait. Il est déjà treize heures quand je m’arrête enfin. Ca suffira pour aujourd’hui.
Une fois rentré, je téléphone à
Isée. Il n’est jamais très facile de l’avoir au téléphone, elle est rarement
dans sa maison, plus souvent dans la forêt parmi les indiens. Personne ne répond,
je m’y attendais un peu en fait. Je rappellerai ce soir, en attendant je vais
manger un peu avant de retourner bosser à l’atelier. Je ne me sens pas
spécialement motivé pour me concocter un repas et je me contente d’un morceau
de pain -pétri par mes soins et cuit dans un antique four à pains- et d’une sélection
de divers fromages dont un énorme morceau de parmesan bio, mon fromage préféré
entre tous. Je sors pour le manger. Il fait toujours un temps étonnamment
magnifique pour ce mois de mars. Je regarde, assez fier, le début de mes
travaux. Je ressens la satisfaction du devoir accompli. Étonnant d’ailleurs, le
devoir accompli est un sentiment qui m’est plutôt étranger en général. Je
n’aime bien faire que ce qui me plait sans me soucier si c’est constructif ou
pas. Mais là, j’éprouve vraiment un sentiment de devoir accompli et qui
grandira encore lorsque j’aurai terminé la digue. Je sais que de ces travaux
dépend la survie de ma maison. Je jette un regard sur la maison d’à côté et je
vois la voisine toujours en train de nettoyer, elle n’est plus dans la même
pièce que ce matin mais son occupation reste la même. Je trouve ça étrange de
passer son dimanche à faire du ménage quand on est jolie, visiblement
célibataire et suffisamment riche pour s’offrir une femme de ménage. Je
m’interroge aussi sur la nécessité d’un tel ménage alors que depuis deux mois
qu’elle vit ici, c’était la première fois que je voyais du monde chez elle hier
soir. Et puis dans mes souvenirs, Eléonore était une personne très propre. Je
retourne vite à une autre occupation que l’observation des labeurs ancillaires
de ma voisine fort peu sympathique au demeurant.
De retour dans l’atelier, je ne peux m’empêcher de m’inquiéter pour Isée. Je n’aime vraiment pas ce que j’ai ressenti cette nuit dans ce cauchemar sombre et lourd. Enfin, je verrai bien. Rien ne sert de s’alarmer inutilement.
Je m’absorbe rapidement dans ma sculpture. Je suis parfois si concentré que j’oublie le monde extérieur pour me consacrer exclusivement à ce que je crée. Parfois, je laisse mon esprit vagabonder librement. Aujourd’hui il divague. Je pense à Eléonore, puis je pense de nouveau à la digue que je construis et mes pensées me ramènent auprès d’Isée. Je peux aussi penser à des choses beaucoup plus terriennes comme ne pas oublier d’aller ramasser les œufs comme hier ou bien je me dis que je dois confectionner du levain pour préparer un nouveau pain dans quelques jours. Je songe parfois que j’ai la vie la plus ennuyeuse qui soit. Je ne sors presque jamais, je ne vois pas grand monde, je ne regarde pas la télévision. Mon regard essentiel sur le monde extérieur passe par internet, c’est bien souvent mon seul lien avec les autres. Je me dis d’ailleurs que je devrais envoyer un mail à Isée tout à l’heure, c’est encore ainsi que je parviendrai à la joindre le plus facilement.
