14 juin 2009
Quand il neige à Cherbourg...
Ce sont les bruits qui montaient de la rue par la fenêtre ouverte qui m'ont sans doute réveillée. J'aperçois le soleil qui filtre au travers des stores. Il fait chaud. Les conversations colorées m'en rappellent d'autres. Je ne suis plus au Lilas, je suis à Sète. J'ai 14 ou 15 ans. La chaleur est étouffante dans la mezzanine. Dehors, j'entends parler un mélange d'arabe, de français et d'espagnol. Je comprends plutôt bien. Je descends. Je trouve Vincent déjà affairé. Vincent ce n'est pas mon grand-père mais j'aurais bien aimé, il aurait été très bien comme troisième grand-père. Il me dit qu'on va laisser les filles dormir, ses petites-filles et qu'il va m'emmener à la criée puis au marché. Moi qui jusque là n'aime guère manger autre chose que des tartines de pain beurré, j'observe captivée Vincent choisir un poisson, puis des poivrons joyeusement colorés, des aubergines gonflées. Plus tard, il y aura l'odeur de l'huile d'olive qui chauffe. C'est en regardant Vincent, puis sa fille à qui il a transmis son gout pour la cuisine que j'emmagasinerai suffisamment de souvenirs pour un jour me lancer à mon tour. Après le marché, il allait boire son pastis avec ses copains. Certains il les connaissait depuis l'Algérie où ils avaient vécu avant de revenir en France. Revenir? Il ne la connaissait pas la France .Il était d'origine espagnole Vincent. Il avait été en Normandie une fois, à Cherbourg. Quand son bateau était arrivé dans le port normand, il neigeait. C'était la première fois qu'il voyait la neige. Du coup, il nous imaginait nous les normands ensevelis sous des monceaux de neige 10 mois sur 12.
L'après-midi, il nous emmenait à la plage dans sa visa bleue.
Il avait longtemps travaillé sur des bateaux, beaucoup voyagé.
Vincent était divorcé. J'ai rencontré son ex femme plus tard. Je n'ai jamais compris que ces deux là aient pu se marier un jour: elle était bruyante, colérique, impulsive et ne mangeait que des surgelés. Ils ne se parlaient plus, avaient attendu que les enfants soient grands pour se séparer.
Je l'ai beaucoup vu à cette époque. Il était le beau-père de mon frère, le père de ma belle-soeur. Puis mon frère est parti vivre de l'autre côté de l'océan, puis il s'est séparé de sa femme. De mon côté, j'ai eu un enfant. J'ai cessé de voir Vincent. Je suis retournée en vacances à Sète quand la Pierre précieuse avait 6 ans. J'ai hésité à retourner le voir. Je n'avais plus mes deux grands-pères. J'ai tourné un moment dans son quartier puis j'ai fait demi-tour. Si j'avais envie qu'il rencontre mon fils, je ne voulais pas qu'il rencontre l'homme avec qui j'étais à cette époque. J'ai des regrets, pas de regrets, je ne sais pas. Vincent, j'entends encore sa voix, son accent ensoleillé, son ton autoritaire.
Hier, j'ai voulu acheter des calamars pour les farcir comme Vincent aurait pu le faire. C'est Phil Amant qui l'a fait. A chaque fois que je vais au marché couvert des Lilas, je pense à celui de Sète et à Vincent. A chaque fois que fois que je vais chercher du poisson à la criée aussi, comme à chaque fois qu'on me dit qu'il a neigé à Cherbourg.
Commentaires
J'adore ces tranches de vie passée. Tu as un don pour nous faire passer les émotions du moment. On a presque l'impression de voir ce monsieur et d'avoir été là aussi.
J'aime beaucoup ce portrait et la tendresse de ton regard.
Un portrait tout en douceur et plein de tendresse.
Je connais bien Séte, j'y vais régulièrement en vacances alors je visualise très bien ton texte. J'aime cette ville.
C'est très beau tout ça, on y est...
Jolis souvenirs, cela donne envie de l'avoir connu ce Vincent...
Je suis déjà allé a Cherbourg... J'adore l'ambiance et la douceur de cette ville. MERCI
Que de souvenir plein d'émotions !!!
Le manque que l'on ressent est si palpable que cela fait presque mal au cœur ;)
Vu la façon dont tu en parle je suppose qu'il n'est plus parmi nous Vincent ?
Bon courage et ne te laisse pas abattre....
Ninie: Merci
Berthoise: merci
Brigou: ah toi aussi tu aimes bien Sète.
Liam: merci
Cartoonita: merci
Jérémy: toi c'est Cherbourg que tu retiens, c'est drôle.
Umbre: Il est décédé peu de temps après ce passage à Sète. C'est toujours surprenant comment des personnes vous manquent plus que d'autres.
J'aime ces souvenirs... Doux, tendres...
Bon, c'est remarquablement ciselé, tout en finesse et en plus ça me parle... c'est curieux je suis passé à Séte (encore faudrait-il que l'on puisse "passer"à Séte... ou à Cherbourg !)
Je suis donc passé à Séte voici une dizaine de jours et la dernière fois que j'ai vu de la neige tomber de la neige sur la criée du port Normand c'était en 85 ou 86 et je serais curieux de savoir s'il en est tombé depuis...
Bleck
Il pleut sur Nantes.
Il neige sur Cherbourg
C'est beau...
On a envie de le connaitre, d'avoir 15 ans et de le savoir tout près.
Tu m'as emmenée dans une jolie promenade .....
...
vous savez quoi ?
aujourd'hui
il a neigé à Cherbourg
et il semble que personne
à part vous peut-être
et moi
- qui y vit -
ne s'en soit aperçu...
mais moi
je dois vous l'avouer
si je m'en suis aperçu
c'est grâce à vous.
Joli texte, Aude. Et tant pis pour moi si j'en ai loupés… — combien, depuis quatre mois que je ne suis plus guère présent ?
Bisou dans la chaleur d'un soir d'été.
Oui ! Car, je suis un électron libre.
Les souvenirs font des miettes. C'est vrai que parfois, ils suffit d'une phrase pour faire un voyage dans le passé et se servir un verre de vague à l'âme et une assiette de bonheur. C'est curieux les souvenirs ça fait du bien, en faisant un peu de mal, ou un peu mal en faisant beaucoup de bien : ça doit être ce petit trou au coeur, que laissent les personnes que la vie éloigne mais qu'on oublie jamais.
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